• La sublimation est une notion psychanalytique particulièrement insatisfaisante. Sa définition est pourtant simple : les pulsions libidinales - les intentions inconscientes directement sexuelles et agressives des actions humaines - sont dérivées vers des objets généralement paisibles et non sexuels, valorisés par la société : on passe d'un état à un autre sans intermédiaire comme, en chimie, du solide au gazeux.
    Depuis qu'en 1905 Freud a décrit la sublimation, on ne voit clairement ni son mécanisme ni sa genèse. Le Vocabulaire de la psychanalyse y insiste : « L'absence d'une théorie cohérente de la sublimation reste une des lacunes de la pensée psychanalytique. » Comment les pulsions sexuelles de Léonard de Vinci ont-elles servi son génie créatif ? Comment la vie sexuelle de l'esprit fabrique-t-elle des objets non sexuels ? La valorisation sociale des créations culturelles peut-elle constituer un critère éthique (peut-on s'en remettre à toutes les formes de société) ?
    Mathilde Girard prend donc un « personnage », mi héros de papier, mi personne réelle - le Léonard de Freud, le Monsieur Teste de Valéry, le Richard III de Shakespeare, le Valéry de Pontalis, etc., sans oublier certaines femmes dont parle Freud, celles « à passions élémentaires, que des compensations ne sauraient satisfaire, des enfants de la nature qui refusent d'échanger le matériel contre le psychique » - et elle fragmente le concept de sublimation en petits morceaux, en petites quantités, en rencontres, en parcours croisés, avec leur arrière-fond amoureux. Elle donne la parole à l'enfant qui revit en adulte dans ces personnages. Le « personnage » qu'elle est elle-même dans ce livre se fait le porte-parole de tous les autres.

  • Certaines pensées sont difficiles à saisir, qui échappent à la fin à tout domaine propre. C'est le cas de celle de Georges Bataille, pensée limite qui n'appartient exactement ni à la philosophie ni à la littérature, mais se tisse de l'une et de l'autre - mobilisant en outre, suivant les époques, la sociologie, la psychanalyse, la mystique. Les pensées qui ne font pas école n'en produisent pas moins des essais aussi. L'Art de la faute est, après d'autres qui ont répondu à la même nécessité, un essai sur Georges Bataille.
    Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie d'abord un livre qui s'efforce de communiquer avec son sujet, avec Georges Bataille dans le cas présent, sans s'en tenir au commentaire ni à l'analyse, mais qui s'en tient proche. Parce que la pensée de Georges Bataille part de l'expérience et de la vie de celui-ci, l'essai qui s'en inspire devra également passer par l'expérience de l'oeuvre, et des effets de celle-ci sur la vie (toutes les oeuvres n'ont pas cette conséquence, ou pas toutes à ce point).
    L'auteur de cet essai, Mathilde Girard, est psychanalyste et philosophe. La philosophe est l'auteur d'une thèse portant sur la question de la communauté ; l'analyste a ajouté à l'approche philosophique un regard neuf et alternatif sur le rapport de Bataille à la psychanalyse. Précaution ou jeu, face à la psychanalyse comme face à la philosophie, Bataille a toujours plaidé coupable. Le sens de la faute, chez lui, est central, qui détermine sa position à l'égard de la pensée et des disciplines qu'il mobilise. Il l'a écrit : il ne tient pas être reconnu, et l'accompagner supposera de se tenir sur la crête d'une pensée qui ne veut rien garder, qui refuse d'être utilisée. La faute, le péché, la transgression, sont les noms qu'il a donnés à cette volonté qui était la sienne de se démarquer. Volonté qui donne le ton, également, à ce qu'il a cherché (recherche véhémente mais vaine à la fin) au travers d'une communauté, dès ses premiers écrits (« La Valeur d'usage de D.A.F de Sade »), et jusqu'aux derniers (La Littérature et le mal). Leurs relations sont au coeur de cet essai.
    Au plus près de certains moments de cette oeuvre (parmi les plus noirs) et de questions théoriques (parmi les plus litigieuses), L'Art de la faute propose une lecture inédite de Georges Bataille, dans laquelle l'approche des textes se veut autant biographique, et autobiographique même, que théorique. Ce qui singularise sensiblement ce livre de la plupart : c'est un livre écrit par une femme, en tant qu'il veut aussi se tenir à l'endroit où Bataille la rencontre - au lieu du fantasme.

  • Puisque la littérature est la porte d'entrée, c'est par là que nous avons commencé à correspondre, par ses récits où il livre moins de lui qu'il ne parle d'un autre qui est devenu - sujet et langues qui se sont emparé du premier moi le rendant méconnaissable pour lui-même. C'est donc de l'enfance aussi qu'il est question en même temps que de naissance à l'écriture. Où des figures bientôt s'invitent, des corps et d'autres écrivains qui font venir d'autres corps tour à tour morts et vifs, de l'histoire et de l'amour (des corps amoureux que l'histoire, la violente histoire et la mort ont produits). Des récits aux essais jusqu'à la question de l'écriture politique dont la revue Lignes est le laboratoire encore aujourd'hui, c'est au portrait d'un homme et d'une pensée qu'on aboutit - sans que ni l'homme ni la pensée ne se satisfassent de l'image qu'ils sont susceptibles de donner, insistant plutôt dans l'absence d'une satisfaction de soi et dans l'exigence de ne rien fonder. Michel Surya parle de l'écrivain qu'il est « à son détriment », de la vie, des rencontres et des oeuvres que cette sorte de dépossession autorise et a permis. Et elle a permis beaucoup.
    À force de trop communiquer, de pratiquer le métier d'écrivain, il arrive que la société brise en celui qui s'en est confié la tâche la fragilité sans laquelle il ne retourne pas là où il s'est appelé. L'écrivain s'épuise alors à communiquer, au dialogue, il épuise l'écriture par la bouche qui reprend son pouvoir sur la puissance silencieuse de l'existence littéraire. Il devra alors à nouveau se retourner, se retirer.
    Dans une époque qui exige de chacun la pleine visibilité, la publicité de soi et de son art, ces entretiens que nous avons menés sur un peu plus d'une année résonnent pour moi, et je le souhaite pour ceux qui nous liront, comme l'appel à retourner. À retourner là où on doit se séparer (des êtres, de soi), se détourner de la réalité pour répondre à ce qui forme la condition impérieuse d'une autre vie dans laquelle on peut enfin séjourner.
    Défense d'écrire est donc, malgré ce que son titre semble indiquer, une invitation à écrire.

  • Les livres d'entretiens ont quelque chose d'ingrat.
    Leur pente naturelle est néfaste ou fatale.
    Rares sont ceux qui s'en exceptent, et font qu'on n'y lit pas ce qu'on savait déjà, satisfaisant à la célébration, quand ce n'est pas à la flagornerie naturelle à ce genre.
    Celui s'en excepte nettement. Mathilde Girard, jeune intellectuelle, philosophe et psychanalyste, qui avait commencé de s'entretenir avec Jean-Luc Nancy dans le n° 43 de Lignes consacré à Maurice Blanchot continue ici de s'entretenir avec lui, à la demande de celuici, sans plus de rapport explicite avec Blanchot, mais dans le rapport le plus étroit avec ce qui fait le coeur de l'oeuvre nancéienne : le mythe et la communauté. Cette dernière est longuement questionnée et commentée, questionnement et commentaire qui prennent appui, c'est en quelque sorte le commencement de cette pensée, sur le romantisme d'Iéna (et le livre L'Absolu littéraire), continue via Heidegger et la question du « communisme » selon Nancy, les communautés qualifiées par lui tour à tour de « désoeuvrée », « affrontée » et « désavouée », (son dernier livre, paru en 2014) pour enfin déboucher, longs moments de ce livre qui n'est pas que théorique mais aussi personnel et subjectif, sur la communauté amicale et réflexive constituée dans et par l'amitié avec Philippe Lacoue-Labarthe (ce que signifie, représente, engage d'écrire en commun, d'écrire à deux), laquelle forme de façon subreptice la basse continue de ce livre, dessinant à la fois un autoportrait (inattendu) et un portait de l'ami disparu.

  • Le Conseil constitutionnel "maître des horloges" ? Loin s'en faut ! Car le Conseil constitutionnel est avant tout soumis à l'urgence dans son office, ce qui ne lui permet pas d'avoir l'entière maîtrise de sa temporalité. Si le temps peut être une ressource pour le Conseil constitutionnel, il est avant tout une contrainte. Ainsi, le temps-contrainte, particulièrement au travers de délais de jugement extrêmement brefs, a modelé tout l'office du Conseil au point d'influencer la manière qu'il a de se saisir du temps-ressource.

  • Correspondances autour de bataille ; à propos de Nouv.

    L'ouvrage reprend un entretien d'André S. Labarthe avec Olivier Meunier en 2014 et une correspondance entre le réalisateur et Michel Surya, durant la préparation du film. Le livre rassemble également une abondante iconographie tirée du film et des photos inédites de la photographe Anne-Lise Broyer.
    Une préface de Mathilde Girard et une postface de Vincent Roget, accompagnent une lettre inédite d'André S. Labarthe.

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