Leo Scheer

  • « La situation intellectuelle, en France aujourd'hui, est très marquée par d'inlassables discussions autour du statut qu'on accorde au mot « juif » dans les partages de la pensée. Il s'agit sans doute des soupçons, à partir de quelques faits indubitables, et de quelques autres controuvés, concernant le « retour » de l'antisémitisme (avait-il jamais disparu ?). Mais il s'agit de bien plus que cela. Il s'agit de savoir si le mot « juif » constitue, oui ou non, un signifiant exceptionnel dans le champ général de la discussion intellectuelle publique, exceptionnel au point qu'il serait licite de lui faire jouer le rôle d'un signifiant destinal, voire sacré. L'argumentaire fondamental renvoie évidemment à l'extermination des juifs d'Europe par les nazis et leurs complices. Dans l'élément idéologique victimaire qui constitue l'artillerie de campagne du moralisme contemporain, cette extermination sans précédent vaut paradigme. Elle soutiendrait à elle seule la nécessité, morale, légale et politique, de tenir le mot « juif » hors de tout maniement ordinaire des prédicats d'identité, et de l'installer dans une sorte de transcendance. Une autre voie d'accès est historique. Elle prétend établir que le « problème juif » définit l'Europe depuis au moins l'époque des Lumières, en sorte qu'il y aurait continuité criminelle entre l'idée que l'Europe se fait d'elle-même et l'extermination nazie. Il y aurait en outre continuité entre cette extermination et l'hostilité européenne à l'État d'Israël, attestée par le soutien constant aux Palestiniens. Une conséquence de tout cela serait une légitime méfiance à l'égard de tout ce qui est arabe, car, du soutien aux Palestiniens à la mise en cause de l'État d'Israël, de cette mise en cause à l'antisémitisme, et de l'antisémitisme à l'extermination, les conséquences devraient être tenues pour bonnes. Je voudrais, dans Circonstances, 3, documenter, autant que faire se peut, une position tout à fait irréconciliable avec ces assertions. Le point clef est évidemment que je n'accepte nullement l'idéologie victimaire. Que les nazis et leurs complices aient exterminé des millions de gens qu'ils nommaient « juifs » ne constitue aucune légitimation nouvelle du prédicat identitaire concerné. Il est encore moins rationnel de prétendre trouver dans les chambres à gaz nazies de quoi conférer à l'État colonial d'Israël, installé au Moyen-Orient (et non en Bavière.), un statut dérogatoire à celui que depuis des décennies on confère à tous les États coloniaux. J'ajoute qu'il est insupportable d'être taxé, par qui que ce soit, d'antisémite, du seul fait qu'on ne conclut de l'extermination ni à une valorisation singulière du prédicat « juif », ni à une tolérance spéciale quant aux exactions israéliennes. Je propose que nul n'accepte plus, publiquement et intimement, ce genre de chantage politique. Une variante abstraite de ma position consiste à remarquer que, de l'apôtre Paul à Trotski, en passant par Spinoza, Marx ou Freud, l'universalisme créateur ne s'est étayé du communautarisme juif qu'en créant un nouveau point de rupture avec lui. Il est clair qu'aujourd'hui, l'équivalent de la rupture religieuse de Paul avec le judaïsme établi ou de la rupture rationaliste de Spinoza avec la synagogue est la rupture politique avec l'État d'Israël, non dans son existence empirique, ni plus ni moins impure que celle de tous les États, mais dans sa prétention identitaire fermée à être un « État juif » et à tirer de cette prétention d'incessants privilèges, singulièrement quant il s'agit de fouler aux pieds ce qui nous tient lieu de droit international. Une autre approche généralise le propos. On soutiendra que toute intrusion, dans la détermination politique, d'une position centrale des prédicats identitaires conduit au désastre. Ce devrait être la vraie leçon tirée du nazisme. Car ce sont après-tout les nazis qui ont, les premiers, avec un rare esprit de suite, tiré toutes les conséquences d'une mise en exception radicale du signifiant « juif » - au vrai, seule manière pour eux de donner quelque consistance, par le massacre industriel, au prédicat symétrique, « aryen », dont la particulière vacuité les obsédait. Une conséquence plus immédiatement d'actualité est qu'on ne saurait exalter le signifiant « palestinien », ou « arabe », plus qu'on ne consent à le faire du signifiant « juif ». Il en résulte aussitôt que l'issue légitime du conflit au Moyen-Orient ne saurait être l'exécrable institution de deux États barbelés. L'issue est la création d'une Palestine laïque et démocratique, soustraite à tout prédicat, et qui, à l'école du juif Paul déclarant qu'au regard de l'universel il n'y a plus « ni juif, ni grec », ou que « la circoncision n'est rien et l'incirconcision n'est rien non plus », attesterait qu'il est parfaitement possible d'établir dans ces terres un lieu où il n'y a plus « ni arabe, ni juif ». Il y faudra, sans doute, un Mandela régional. Les documents rassemblés sont de dates, de formes et de provenances très différentes. On doit les lire comme constituant une trajectoire qu'un point-limite unifie : l'universalisme comme devenir d'un sujet qui n'ignore pas, mais outrepasse, les particularismes ; qui n'accorde à personne, du point de cet outrepassement, le moindre privilège ; et qui n'intériorise aucune injonction à sacraliser des noms communautaires, religieux ou nationaux. »

  • Les textes qui composent ce premier volume de la série Circonstances sont parmi les plus tranchants que l'actualité pouvait inspirer à un philosophe. Tout ce qui y est analysé, pensé et écrit est à cent lieux de tout ce qui, consensuellement, s'analyse, se pense et s'écrit au sujet des mêmes événements. Analyse de l'emploi incontesté du mot « terrorisme », au sujet du 11 septembre 2001 ; analyse de la pratique électorale et de la démocratie d'apparences au sujet de la dernière élection présidentielle française ; analyse du mot « guerre » au sujet de l'intervention contre la Serbie dans le conflit ouvert par la situation au Kosovo.

    Depuis Platon, on sait que la philosophie n'a rien affaire des péripéties politiques. Parce que, disent les philosophes depuis celui-ci, les péripéties politiques, même tragiques, ne constituent pas un événement au sens philosophique (parce qu'ils ne sont porteurs d'aucune vérité nouvelle). Il y a pourtant des vérités dans ces péripéties, il y en a du moins dans la façon dont celles-ci sont consensuellement analysées ; et c'est par là que la philosophie peut revenir vers la politique, par là que Badiou l'y fait revenir.

  • Que peut la philosophie sur la politique ? Rien, entend-on partout. Au contraire, dit Alain Badiou, la philosophie ne cesse pas de rencontrer la politique, rencontres qui sont autant de ces « circonstances » dont est formé le présent volume. Comme le précédent, celui-ci rappelle que, pour le philosophe, une circonstance n'est pas forcément ce qui fait la une des journaux. Qu'au contraire, c'est lui qui décide de l'importance de ce qui arrive. Autrement dit, qu'il s'agisse, comme c'est le cas ici, de la guerre en Irak, de la querelle du foulard, de l'art contemporain ou des rapports de l'Allemagne et de la France, philosopher consiste à éclairer la distance entre la pensée et le pouvoir (savoir si l'on peut la franchir), à marquer la valeur de l'exception (savoir si l'événement porte à la rupture) ; en dernière instance : à choisir.


  • Circonstances, 3
    Portées du mot « Juif »
    Ce qui sert de point de départ au présent recueil, ce qui a suscité son existence, n'est pas l'évidence des antisémitismes anciens et nouveaux. C'est un débat de portée plus générale, ou plutôt un débat qui doit être tranché de manière préliminaire, même entre ceux qui s'accordent à ne pas supporter la moindre allusion antisémite. Il s'agit en effet de savoir si le mot « juif » constitue, oui ou non, un signifiant exceptionnel dans le champ général de la discussion intellectuelle publique, exceptionnel au point qu'il serait licite de lui faire jouer le rôle d'un signifiant destinal, voire sacré.
    On voit bien qu'on n'aborde pas de la même façon le processus d'éradication des formes de conscience antisémites si l'on pense qu'elles sont essentiellement distinctes de toute autre forme de racialisme discriminatoire, ou si l'on pense que toutes ces formes n'en appellent pas moins des réactions du même type : égalitaires et universalistes.


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