Nouvelles Lignes

  • Certaines pensées sont difficiles à saisir, qui échappent à la fin à tout domaine propre. C'est le cas de celle de Georges Bataille, pensée limite qui n'appartient exactement ni à la philosophie ni à la littérature, mais se tisse de l'une et de l'autre - mobilisant en outre, suivant les époques, la sociologie, la psychanalyse, la mystique. Les pensées qui ne font pas école n'en produisent pas moins des essais aussi. L'Art de la faute est, après d'autres qui ont répondu à la même nécessité, un essai sur Georges Bataille.
    Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie d'abord un livre qui s'efforce de communiquer avec son sujet, avec Georges Bataille dans le cas présent, sans s'en tenir au commentaire ni à l'analyse, mais qui s'en tient proche. Parce que la pensée de Georges Bataille part de l'expérience et de la vie de celui-ci, l'essai qui s'en inspire devra également passer par l'expérience de l'oeuvre, et des effets de celle-ci sur la vie (toutes les oeuvres n'ont pas cette conséquence, ou pas toutes à ce point).
    L'auteur de cet essai, Mathilde Girard, est psychanalyste et philosophe. La philosophe est l'auteur d'une thèse portant sur la question de la communauté ; l'analyste a ajouté à l'approche philosophique un regard neuf et alternatif sur le rapport de Bataille à la psychanalyse. Précaution ou jeu, face à la psychanalyse comme face à la philosophie, Bataille a toujours plaidé coupable. Le sens de la faute, chez lui, est central, qui détermine sa position à l'égard de la pensée et des disciplines qu'il mobilise. Il l'a écrit : il ne tient pas être reconnu, et l'accompagner supposera de se tenir sur la crête d'une pensée qui ne veut rien garder, qui refuse d'être utilisée. La faute, le péché, la transgression, sont les noms qu'il a donnés à cette volonté qui était la sienne de se démarquer. Volonté qui donne le ton, également, à ce qu'il a cherché (recherche véhémente mais vaine à la fin) au travers d'une communauté, dès ses premiers écrits (« La Valeur d'usage de D.A.F de Sade »), et jusqu'aux derniers (La Littérature et le mal). Leurs relations sont au coeur de cet essai.
    Au plus près de certains moments de cette oeuvre (parmi les plus noirs) et de questions théoriques (parmi les plus litigieuses), L'Art de la faute propose une lecture inédite de Georges Bataille, dans laquelle l'approche des textes se veut autant biographique, et autobiographique même, que théorique. Ce qui singularise sensiblement ce livre de la plupart : c'est un livre écrit par une femme, en tant qu'il veut aussi se tenir à l'endroit où Bataille la rencontre - au lieu du fantasme.

  • Les livres d'entretiens ont quelque chose d'ingrat.
    Leur pente naturelle est néfaste ou fatale.
    Rares sont ceux qui s'en exceptent, et font qu'on n'y lit pas ce qu'on savait déjà, satisfaisant à la célébration, quand ce n'est pas à la flagornerie naturelle à ce genre.
    Celui s'en excepte nettement. Mathilde Girard, jeune intellectuelle, philosophe et psychanalyste, qui avait commencé de s'entretenir avec Jean-Luc Nancy dans le n° 43 de Lignes consacré à Maurice Blanchot continue ici de s'entretenir avec lui, à la demande de celuici, sans plus de rapport explicite avec Blanchot, mais dans le rapport le plus étroit avec ce qui fait le coeur de l'oeuvre nancéienne : le mythe et la communauté. Cette dernière est longuement questionnée et commentée, questionnement et commentaire qui prennent appui, c'est en quelque sorte le commencement de cette pensée, sur le romantisme d'Iéna (et le livre L'Absolu littéraire), continue via Heidegger et la question du « communisme » selon Nancy, les communautés qualifiées par lui tour à tour de « désoeuvrée », « affrontée » et « désavouée », (son dernier livre, paru en 2014) pour enfin déboucher, longs moments de ce livre qui n'est pas que théorique mais aussi personnel et subjectif, sur la communauté amicale et réflexive constituée dans et par l'amitié avec Philippe Lacoue-Labarthe (ce que signifie, représente, engage d'écrire en commun, d'écrire à deux), laquelle forme de façon subreptice la basse continue de ce livre, dessinant à la fois un autoportrait (inattendu) et un portait de l'ami disparu.

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